La crise ukrainienne illustre la russophobie moderne

 
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25 August
23:03

La crise ukrainienne illustre la russophobie moderne

Alors que l’Europe est confrontée à un véritable exode migratoire en provenance des pays du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord, que le retour de l'Iran sur le marché mondial ferait s'effondrer les tarifs, que l’économie chinoise continue sa dégringolade, France, Allemagne et Ukraine discutent la situation dans le Donbass. C'est à Berlin que Piotr Porochenko fut convoqué par François Hollande et Angela Merkel pour « fêter » l'anniversaire de l'indépendance de son pays, le 24 août. Une réunion au « format Normandie », avec le président russe Vladimir Poutine, pourrait être organisée prochainement à Paris. Les quatre dirigeants ne se sont pas vus ensemble depuis la signature des accords de Minsk-2, en février.

La rencontre de Berlin intervient alors que les combats ont repris à Marioupol et à Gorlovka. De nouveaux bombardements ont coûté la vie à plusieurs civils dans la nuit de lundi. « L'accord de cessez-le-feu n'a pas été pleinement respecté et cela signifie qu'il y a de plus en plus de victimes », a déclaré la chancelière allemande. François Hollande lui a fait écho : « Nous n'avons qu'une seule règle, c'est le plein respect des accords de Minsk et c'est sur la base de Minsk que nous avons fait l'évaluation. »

On peut dire que c’est pour la première fois que la presse occidentale a vivement critiqué le gouvernement ukrainien en l’accusant de corruption et d’absence de réformes. D’après Le Soir, Kiev essaye de reprendre le contrôle du Sud-Est par la force en accentuant le schisme dans le pays, alors que l’Union européenne devra, tôt ou tard, rétablir les relations avec Moscou. Guy Mettan, député au Grand Conseil du canton de Genève et président du Club suisse de la presse, auteur du livre « Russie-Occident, une guerre de mille ans », analyse le phénomène de la russophobie qui est née…en France.

« Le monde occidental, et l’Europe en particulier, déteste la Russie depuis de longues siècles. Cette rivalité politique remonte à Charlemagne et au schisme religieux entre le monde orthodoxe et catholique en 1054. Ce schisme a engendré toute une série de clichés, de préjugés, de stéréotypes d’abord contre les Grecs orthodoxes et ensuite contre les Russes qui avaient repris l’héritage religieux de Constantinople. En 1812, la France a forgé et diffusé le faux « Testament de Pierre le Grand » selon lequel le fondateur de la puissance russe aurait enjoint à ses successeurs de dominer toute l’Europe. Un faux qui, comme les fausses armes de destruction massive de Saddam Hussein, aura servi, pendant tout le XIXième siècle, à justifier les agressions que les Européens, et aujourd’hui les Américains, ont mené et mènent encore contre la Russie : invasions française en 1812, anglaise en 1853, allemandes en 1914 et 1941, américaines et européennes avec l’extension de l’OTAN après 1990, l’attaque géorgienne de l’Ossétie du Sud en 2008, authentifiée par un rapport du Conseil de l’Europe, et le putsch ukrainien du 22 février 2014.

La russophobie justifie, entre-autres, l’expansion politique et économique de l’Europe, le colonialisme. Par exemple, pour justifier l’invasion de la Crimée, la Grande-Bretagne et la France ont mis en place toute une série de propagande pour dépeindre la Russie comme une puissance expansionniste, alors même que c’étaient eux qui étaient des expansionnistes. L’empire britannique a grandi de 20 fois au XIXième siècle alors que la Russie a grandi ses territoires de 20%. Il y a une différence de 400 !

Les Etats-Unis provoquent aussi une américanophobie en Amérique Latine et dans le reste du monde. Ce sentiment est différent de la rhétorique antirusse dans la mesure où Washington dispose d’un soft power beaucoup plus élaboré et efficace, il dispose d’une force de frappe idéologique.

Le conflit se focalise sur l’Ukraine, considérée par les géopoliticiens américains et les stratèges de l’OTAN comme le dernier maillon à conquérir pour casser la puissance russe en Europe. La couverture du Maïdan n’était pas objective dans la presse qui a tout de suite commencé à critiquer la Russie et le président Yanoukovitch comme sympathisant de Moscou. Dans le conflit qui a suivi, l’Europe a distingué les bons et les mauvais : le nouveau régime ukrainien issu du putsch du Maïdan et, à l’Est, ceux qui étaient mécontents, par exemple, de la décision de Kiev d’abolir l’enseignement du russe. C’est un discours purement idéologique qui traduit la mainmise de l’Occident sur l’Ukraine. Maintenant, on retrouve une Europe profondément divisée avec un conflit qui risque de durer pendant des années et de saper la vitalité du Vieux Continent. Si l’Union européenne avait réussi à établir avec la Russie des relations de confiance et de sécurité avec un vrai accord de coopération et de collaboration après la chute de l’Union soviétique, tout cela ne serait pas arrivé. La crise ukrainienne ne sera pas résolue sans un immense effort de compréhension de la part des Européens. Comme pour le conflit israélo-palestinien, il ne s’agit pas de choisir l’un contre l’autre, mais de choisir l’un et l’autre : ce n’est pas l’Ukraine ou la Russie, c’est l’Ukraine et la Russie.

Il serait temps de comprendre qu’en rejetant la Russie vers l’Asie, la France contribue à amputer l’Europe de toute une partie de son histoire et de sa culture et à déséquilibrer la construction européenne en faveur de l’Allemagne, de l’Europe de l’Est et des Etats-Unis. Quel sens la construction européenne aurait-elle, si elle se privait d’immense culture russe éminemment européenne ? »

Valéria Smakhtina

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