Bilan de la politique intérieure russe 2017

 
Actualités
27 décembre
23:56

Bilan de la politique intérieure russe 2017

Alors qu'après le rattachement de la Crimée à la Russie, une vague patriotique s'était emparée des milieux de pouvoir et s'était ressentie en 2016, cette année a été marquée par le retour dans l'arène politique du clan néolibéral, à la fois de manière insidieuse mais profonde, mais également lors de coups d'éclat surprenants, repoussant parfois le patriotisme en dehors des lignes. La position présidentielle consistant en un arbitrage conjoncturel de la lutte de ces clans afin de permettre un équilibre des forces et éviter les excès commence à montrer ses limites sur le plan stratégique. Comme en matière géopolitique, l'année 2017 est pleine de contraste.

Il est impossible de tirer une conclusion claire, simple et immédiatement digérable de l'année politique russe 2017. Ce qui est somme toute une excellente chose, car cette difficulté sous-entend la complexité de la vie politique russe et donc sa profonde richesse. 

D'une manière générale, il s'agit toujours d'un certain équilibre entre le libéralisme économique, qu'aucune force politique ne remet en tant que tel en cause, et un soutien social. Le débat est dans la proportion de l'un et de l'autre, la remise en cause concernant plutôt dans les milieux néolibéraux, incarnés notamment par le bloc socio-économique du gouvernement, l'importance de la politique sociale de l'Etat. Ici, la position présidentielle a été claire: non seulement maintenir, mais compléter par une aide mensuelle les familles lors de la naissance d'un nouvel enfant, soutien des salaires dans le publique, remonter le salaire minimal face au minimum vital, soutien à la production, développement des bourses, politique de soutien des "talents". Sur ce dernier point, l'on voit clairement percer le courant néolibéral, puisque cette politique ne s'accompagne pas de mesures systémiques de soutien réel aux écoles classiques, notamment artistiques ou musicales, mais de mesures ponctuelles visant à la recherche de "talents individuels" et pris en tant que tels. Pour autant, un certain équilibre entre le besoin d'aide et la stimulation a été trouvé, la politique de soutien au business continue également.

Ce n'est pas sur ce plan que l'on trouvera la clé de lecture de la politique russe, mais sur celui de la lutte des clans idéologiques. La Russie a toujours été traversée par différents courants, certains dits plus occidentalistes, d'autres slavophiles, à une autre époque libéraux contre conservateurs, aujourd'hui néolibéraux contre patriotiques. Les appellations changent, mais le principe reste le même. Une ouverture-dissolution vers un Occident idéalisé versus la reconnaissance d'une culture, notamment politique, propre ayant le droit d'exister. En revanche, dans un monde globalisé, ce paradigme prend aujourd'hui une tout autre ampleur.

Des courants profonds ont apparu et l'on peut aujourd'hui les identifier (en les simplifiant évidemment) par une forme d'opposition idéologique entre le Département de la politique intérieure de l'Administration présidentielle (depuis la nomination de Kirienko en octobre 2016) et la Douma, qui a été reprise par Volodine, plus étatiste.

Depuis l'arrivée de Kirienko, figure peu glorieuse des années 90, qui a justement remplacé Volodine, un changement notable de style a été remarqué. Le culte des "managers" à la place des politiciens s'est fortement renforcé, et manifesté entre autres lors de la vague de remplacement des gouverneurs. Sans même parler du mépris alors affiché pour l'élection, la personnalité des personnes fraîchement nommées marque une volonté de rupture au niveau local. Il reste à espérer que, au moins, cela portera ses fruits, également sur le long terme lorsqu'ils ne bénéficieront plus des ressources administratives remarquables qui furent les leurs au début de leur mise en orbite. Toujours en matière électorale, la vague Edinaya Rossiya lors des élections locales, laisse songeuse. Il est important pour réellement gagner, de savoir gagner, ce qui exige du doigté, de la finesse et de la subtilité, qui n'a rien à voir avec le management, mais bien au contraire avec la culture politique. Manifestement, le nouveau magicien ne maîtrise pas encore ses instruments.

Ces difficultés se voient également lors de la préparation des élections présidentielles. Si certaines d'entre elles sont objectives, d'autres ont été créées artificiellement dans un but peu compréhensible.  Ainsi, le lancement de la candidature de Sobtchak a manifestement été pensé au départ comme un moyen de mettre un peu d'ambiance dans une campagne jouée d'avance. La "fille de son père", Maire de St Petersbourg à la chute de l'Union soviétique, qui a réussi à constituer tout un réseau de "démocrates" à l'époque et garde dans les plus hautes sphères du pouvoir une aura quelque peu démeusurée avec le recul. Mais dont bénéficie largement sa fille. Or, la demoiselle a pris son rôle très au sérieux et a rejoint très naturellement les positions les plus extrêmes de l'opposition russe non systémique. Reste le Triste Sieur Navalny, qui évidemment vient de se faire rejeter par la Commission centrale électoral, en raison de son casier judiciaire. Il le savait et c'est bien la raison pour laquelle il a déposé sa candidature. Représentant moins de 1% d'intention de vote, il ne représente dans les urnes aucun danger, ce qui l'intéresse c'est de déstabiliser la situation sur le modèle du Maïdan, ce qu'il avait déjà tenté de faire à plusieurs reprises, notamment avec sa "révolution verte" en mars de cette année. Pour qu'il puisse capitaliser politiquement sa capacité de nuisance sociale, il faudrait déjà que ses partisans atteignent l'âge de la majorité, ce qui est loin d'être le cas pour la plus grande partie d'entre eux. Mais ceci pose de sérieuses questions de stabilité politico-sociale pour l'avenir proche. Tout ce beau monde posant ses marques pour les prochaines échéances, lorsque de la succession de V. Poutine risquera de s'ouvrir sur un vide politique.

 Si l'opposition russe non systémique a un discours purement déconstructeur, K. Sobtchak se présente "contre tous", l'opposition systémique, elle, est quasiment absente. Jirinovsky (LDPR) est une caricature de lui-même, quant à Mironov (Russie Juste) il a décidé de ne pas présenter de candidature aux présidentielles, puisque V. Poutine candidat "indépendant" répond à tous ses désirs. Le Parti communiste,dernière force d'opposition justement politique, vient d'opérer un virage social-démocrate, comme tous les mouvements de gauche en Europe, dont les conséquences restent à mesurer. 

Il est vrai que la faiblesse de l'opposition russe est endémique et n'a toujours pas été dépassée, mais ce n'est pas en tentant de la créer artificiellement que l'on pourra la voir renaître de ses cendres. Dans un contexte général dépolitisé, elle ne peut pas réellement se développer, elle devient activisme primaire. C'est un problème de culture politique qui nécessite une solution systémique. Solution que l'on ne voit, pour l'instant, pas apparaître.

Parallèlement, Kirienko lance différents programmes, notamment de formation des cadres, lançant un appel aux "leaders", ayant une expérience de direction - essentiellement dans le privé - et qui pourront alors bénéficier d'une formation expresse pour devenir les piliers de l'Etat russe postmoderne. Il ne s'agit pas de formations systémiques de type ENA, qui avec tous ses défauts a pendant longtemps donné à ses membres un sens de ce qu'est l'Etat et l'intérêt public. Ici, il s'agit d'une formation manageriale. Quid de l'intérêt général? Dépassé, l'Etat est vu comme une grande entreprise à gérer "efficacement". 

Le néolibéralisme a fait son entrée triomphante. On le retrouve dans différents domaines, notamment dans l'enseignement où malgré les efforts de la ministre de l'enseignement Vassilieva, la vice premier ministre en charge du domaine, O. Golodets, tient un discours pédagogiste arrivant à rendre caricaturales les recommandations de l'OSCE, qu'elle n'ose pourtant pas citer directement lorsqu'elle les reprend. Les problèmes de cette gestion arrivent également dans la science, où la réforme brutale de la soutenance des thèses de doctorat pose de sérieux problèmes de fonctionnement pour les Universités, sans même parler de la réforme de l'Académie des sciences. 400 scientifiques viennent de lancer un appel désespéré au Président russe pour qu'il revienne sur ce qui est considéré comme un suicide forcé de la science russe sous la logique manageriale froide et contreproductive.

En dehors de ces mouvements profonds, l'on voit certaines réactions dans la société, qui finalement sont logiques au regard de l'évolution ainsi décrite, mais pourtant condamnées. Ainsi en est-il du soutien apporté au réalisateur du film Mathilda, où le jeune tsar Nicolas II est joué par un acteur porno allemand. L'alerte a été lancée par la député de Crimée N. Poklonskaya saisissant les organes de contrôle sur demande de ses électeurs. Elle a eu droit à une attaque médiatique dans les règles. Ainsi en est-il également de ces écoliers russes, invités au Bundestag, parlant des soldats allemands à Stalingrad comme de "victimes". Le fait en lui-même est déjà inquiétant, mais ce qui surprend le plus c'est la puissance avec laquelle les officiels et les médias les ont protégé, ainsi que l'école qui les a envoyés, n'ayant pas assez de mots pour condamner la réaction d'indignation de la population. Cette même réaction se retrouve face au choc provoqué par l'acceptation généralisée des sportifs et du pouvoir de participer aux JO d'Hiver sans drapeau et sans hymne. Interdiction de critiquer, le choix individuel est sacré.

Face à cette poussée néolibérale, la Douma, chambre basse du Parlement russe, s'impose comme un bastion. La seule note dissonante à l'emballement pour cette parodie de JO est venue du président de la Douma, Volodine, remettant les choses à leur place: si les athlètes veulent participer individuellement et de manière "neutre", ils le font en leur propre nom, nous n'avons rien à y faire. Mais face aux problèmes posés par des réformes néolibérales, notamment réduisant les pouvoir de contrôle de la Procuratura face à un business sacralisé, la Douma s'est transformée en organes de prévention des conflits sociaux qui en découlent. Ainsi, alors qu'un nombre grandissant de personnes se sont fait escroquer lors de la construction d'immeubles neufs non achevés, elle a invité des victimes et ensemble, avec les députés, a cherché à mettre en place des mécanismes et de protection et de compensation. Tel fut également le cas, dans un autre registre, lors de l'adoption de la loi sur la "Rénovation" suit au coup de force du maire de Moscou, Sobianine. Le texte proposé initialement ne prévoyait que peu de dédommagement et quasiment aucun mécanisme de protection de la propriété privée, provoquant ainsi une réelle vague de mécontentement populaire. Des habitants furent invités et des solutions de compromis recherchées, pour minimiser la casse. C'est d'ailleurs grâce à Sobianine que l'opposition a pu faire un joli score aux élections locales de Moscou. La Douma a également adopté rapidement toute une série de lois répondant à un besoin social immédiat, comme en matière de protection des médecins contre la monté des violences à leur égard ou contre la violence faite aux animaux. De manière originale, la liste des lois prioritaires a été établie après consultation de la population, réintégrant ainsi intelligemment des mécanismes de démocratie directe.

Malgré les tentatives de radicalisation issue de certains milieux proches du pouvoir, notamment par la voix de A. Koudrine ou de Gref, visant à la numérisation totale de la société, à la virtualisation des organes d'Etat, par des propositions aussi fantaisistes que remplacer les juges par des ordinateurs, généraliser les cours à distance et au choix, malgré le lobbying en faveur du Bitcoin, l'Etat résiste encore. La virtualisation de l'Etat, c'est la fin de l'Etat. Le mythe des ordinateurs à la place des juges était déjà à la mode dans les années 70-80 en Union soviétique, nous sommes assez loin de l'innovation tant revendiquée. Quant à la déstructuration des formations, c'est une démarche révolutionnaire bien connue. Il faut tout d'abord appauvrir la connaissance, pour pouvoir ensuite en changer le contenu. Ce ne sont que de vieilles recettes remises au goût du jour. Quant au ministre des Finances, il s'est catégoriquement prononcé contre le Bitcoin, trop dangereux pour la stabilité financière de l'Etat.

L'on voit ainsi, à chaque poussée néolibérale, une réaction saine. D'un côté le réalisateur Outchitel avec Mathilda, de l'autre Sérébrennikov interpelé pour ses détournements de fonds, malgré les pressions intérieures et internationales. D'un côté Sobtchak, de l'autre pas d'exception pour Navalny, même si la Communauté internationale veut en faire martyre politique. D'un côté, les "innovations" de l'Administration présidentielle, de l'autre le réalisme de la Douma. 

Ce processus montre le caractère vivant du système étatique russe et sain de la société. Le problème n'est pas dans la société, malgré ce que veut faire croire une pseudo-élite postmoderne, que l'on retrouve à différents niveaux. Mais combien de temps la société peut-elle limiter les dérives de cette élite, combien de temps peut-elle faire contrepoids? Cela oblige à poser une question qui dérange: n'y a-t-il réellement pas de choix idéologique et il s'agit réellement d'un arbitrage politique, ou bien le choix idéologique fait n'est pas dicible, car en rupture avec le positionnement de la majorité de la société, comme en Occident? Le prochain mandat de V. Poutine sera très révélateur à ce sujet, surtout en ce qui concerne la transition de sortie qu'il va falloir négocier sans entraîner le pays dans sa suite.

Karine Bechet-Golovko

Source

Dernières publications

Articles les plus lus