Billet en passant: Macron au pays des mirages

 
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25 mai
16:50

Billet en passant: Macron au pays des mirages

L'engouement provoqué par la rencontre entre Macron et Poutine hier à Saint-Pétersbourg me laisse quelque peu perplexe. Certes, j'ai l'esprit mal tourné. Toutefois, à part des contrats signés, ce qui est déjà très bien, j'ai beaucoup de mal à voir en quoi ils sont à ce point d'accord sur tout, comme s'est évertué Macron à nous le faire entendre. Il semblerait plutôt qu'un fossé idéologique vertigineux se soit dessiné.

La force de Macron est de savoir jouer de l'image, du discours, de le doser afin de maîtriser la réaction. Nous l'avons vu lors de la campagne électorale. Ce qui est fabuleux est de voir à quel point cette méthode continue à fonctionner, même une fois dévoilée. Cette incapacité des gens à remettre les discours dans leur totalité, à les confronter aux faits, cette volonté d'être convaincu est son ressort. Hier il nous parlait des échanges entre Etats, comme s'il combattait la globalisation, comme un souverainiste. Avant-hier, il remerciait IBM pour ouvrir des écoles en France.

Laissons la forme de côté, regardons le fond. Des contrats ont été conclus et en période de sanctions c'est une très bonne chose. Les optimistes apprécieront qu'à aucun moment il n'ait été question d'ailleurs de revenir sur ces sanctions. Quoi que déclare Macron sur l'autonomie de la politique française, il n'assume aucun mandat politique "autonome" et cela s'est vu sur les dossiers sensibles.

En Iran, en jouant sur les mots, il propose finalement de ne pas modifier le texte adopté de l'accord sur le nucléaire, dont les Etats-Unis sortent, de le garder contre l'Iran et d'y ajouter encore des contraintes. Sans le modifier. Sans le compléter. Non, élargir le domaine. Formellement, les contraintes ne seront pas dans ce texte, mais dans un texte connexe. C'est de pure forme. La réponse de Poutine est très prudente, il a évité tout au long de la conférence de presse les affrontements directs. La Russie est contre la renégociation de l'accord, sa remise en cause. Formellement, Macron accepte de n'y pas toucher. Le reste dépendra des Iraniens. Ont-ils intérêts à accepter de rester dans un accord dont les Etats-Unis sont sortis et de prendre sur le dos encore d'autres obligations voulues par les Européens? A voir. Mais ici, l'Europe a besoin de la Russie, car sans elle, elle n'arrivera pas à faire avaler le poisson aux Iraniens. A la Russie de voir où est son intérêt.

En Syrie, on s'inquiète beaucoup de l'exportation du conflit entre l'Iran et Israël, mais pas un mot sur l'instrumentalisation des Kurdes pour tenter de démanteler le pays. Evidémment, on ne parle pas ouvertement de démettre Assad, mais en même temps on fait tout pour surreprésenter les Syriens vivant en Occident, qui sont déjà instrumentalisés dans les Conférences de Genève qui ne mènent à rien. Aucun accord ne peut réellement être trouvé ici. 

Sur l'Ukraine, le parti pris de Macron est exclusivement pro-ukrainien, ce en quoi il suit parfaitement la ligne atlantiste. Pour le MH17, Macron affirme la légitimité de l'enquête faite sans la participation de la Russie avec l'Ukraine et les conclusions accusatrices pour la Russie qui en découlent. Quel accord?

Evidemment, la France ne s'occupe pas des affaires judiciaires dans les autres pays, mais les bobos français s'inquiètent de ce qu'un individu pris avec des explosifs, Sentsov, soit jugé pour terrorisme. Alors qu'importe l'indépendance de la justice, le président Macron, qui sait parfaitement ce qu'est l'indépendance de la justice grâce à laquelle il est est arrivé au pouvoir, demande à Poutine d'intervenir. En revanche, ni lui, ni les bobos français ne s'inquiètent de l'arrestation du journaliste ukrainien à Kiev de Ria Novosti Ukraine, lui arrêté en raison de ses publications pour trahison. Dans la même veine, il faut sauver Serebrennikov, qu'importe la lutte contre la corruption et le détournement d'argent public, c'est un "artiste" il est au-dessus des lois. De quel accord parle-t-on? Quelles avancées?

Il ne remet pas en cause les soi-disantes "manipulations" des élections américaines par la Russie, il ne remet pas en cause les "attaques chimiques" en Angleterre ou en Syrie, il ne remet rien en cause, il fait simplement  comme si c'était un fait acquis et que, malgré tout, la France dans la grandeur d'âme légendaire renoue le contact avec cette Russie qui s'est égarée. La ligne occidentale est maintenue. légèrement condescendante, mais pas trop, car aujourd'hui l'Europe a besoin de la Russie pour défendre certains dossiers. Plus que la Russie n'a besoin de l'Europe, ou plutôt de l'UE qui bat de l'aile et est de plus en plus contestée de l'intérieur. Ce en quoi elle accuse la Russie. Macron a-t-il tenté de revenir sur la "menace russe"? Non. Aucune avancée.

Nous sommes toujours et encore dans l' "en même temps", qui permet l'illusion de l'objectivité, de l'indépendance. Concrètement, sur les grands dossiers conflictuels, Macron soutient la position atlantiste qui est la sienne, mais il tente cette fois-ci de la faire passer plus en douceur, en y mettant les formes. Par ce que ce clan qu'il représente a besoin de la Russie, surtout sur le dossier iranien, où ils vont perdre de l'argent. Pour le reste, rien n'a changé.

Karine Bechet-Golovko

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