Donbass de Sergeï Loznitsa : une propagande à voir absolument

 
Actualités
18 octobre
15:28

Donbass de Sergeï Loznitsa : une propagande à voir absolument

Vous avez été nombreux(ses) à me demander mon avis sur ce récent film ; j’ai tenté de faire ça bien, le voici:

Récemment est sorti « Donbass », long-métrage sur ce thèmе qui m’est cher, avec ma surprise qu’un réalisateur doué, Sergeï Loznitsa, prenne en charge ce sujet complexe. Hélas, dès les premiers plans, ma curiosité fit progressivement place à un rire plus jaune encore que le trident ukrainien.

Bien qu’acteurs, cadres et mise en scène soient de qualité (le passé documentariste de Loznitsa persiste), vous n’apprendrez rien sur la crise du Donbass ni sur les causes et raisons complexes de ce qui défile à l’écran: les séparatistes y sont laids, agressifs, manipulateurs et aussi animaux que le péril slave d’avant (et après) guerre… Ces « terroristes pro-russes » n’hésitent d’ailleurs ni à y inventer de toutes pièces leur tragédie (ouverture et final du film), ni à torturer publiquement un prisonnier ukrainien, ni même à rançonner une vieille de son lard sur un checkpoint, quand de l’autre côté leur homologue ukrainien refuse poliment le bakchich d’un mafieux, forcément russe. Tout ou presque incarne ici conformément à nos attentes et idées reçues européennes cette menace rassurante venue de l’Est, comme l’était à une autre époque l’Asiate ou le Juif pour la France: un peuple réduit à une caricature nuisible, donc méritant sa tragédie, donc nous autorisant à douter de cette dernière. En quelques séquences et un générique on éminemment institutionnel, l’éthique chez Loznitsa vient pour moi de s’évaporer.

Les institutions ukrainiennes, premiers public et mécènes du film avec d’autres soutiens européens, ont en effet dû se réjouir tant ces caricatures anti-russes seront crédibles pour tous ceux que ce conflit ne concerne pas, et l’excès de ce regard critique pour lors contestable par personne… Loznitsa (pourtant pas national-socialiste comme nombre de personnalités ukrainiennes actuelles) m’étonne donc, et je cherche encore les bénéfices pour lui d’un révisionnisme si décomplexé. Son récit à chaud est certes parfois inspiré de vidéos amateurs d’exactions anti-ukrainiennes (elles existèrent bel et bien), et la trame du film était pourtant juste (car il faut pointer du doigt les déboires d’une zone séparatiste où évoluent aussi gangsters, guerres internes et luttes d’influence en parallèle à celle sur le front…), mais ces sources arrangeantes, cette documentation complaisante, ces confusions réductrices ne sont elles pas risquées ainsi décontextualisées ? Non bien sûr, car les seuls qui pourraient lui en tenir rigueur sont ceux que critique justement ce film, séparatistes ou russes… Dommage, quand on sait que les vidéos amateurs à charge contre l’Ukraine existent en plus grand nombre encore, et que celles des massacres de russophones d’Odessa, Lugansk, ou Slaviansk, n’auront entre autres pas été suffisamment émouvantes pour inspirer le réalisateur. L’erreur majeure de Loznitsa est donc de nier ouvertement la vie et la mort des civils « séparatistes », encore ukrainiens il y a peu et désormais coincés entre les bombes de Kiev, le désintérêt occidental et un futur sur place totalement bouché. Espérerons alors qu’une récompense internationale prochaine (on parle déjà d’Oscars) n’achèvera pas de crédibiliser ce film, éloignant alors un peu plus Loznitsa de son ancienne spécialité : le réel.

Au mieux, « Donbass » est donc un film théorique et rhétorique destiné à l'usage de nationalistes ukrainiens et leur paranoïa victimisante. Son inversion commode des faits, en plus d’innocenter le camp de Kiev, vient légitimer (culturellement cette fois) les soutiens extérieurs à une Ukraine plus que fragile dans cette guerre civile qu’elle prolonge pourtant volontairement. Une catharsis cinématographique comparable à celle de « La grande vadrouille », l’humour en moins, le négationnisme en plus. La beauté du geste du réalisateur, pour égaler l’intelligence (réelle) de sa note d’intention, serait alors de nous réserver une suite surprise à ce film, mettant cette fois en scène le côté ukrainien de cette guerre (vols, désertions, démotivation, corruption, tortures, néo-nazisme, etc), comme Eastwood le fit en son dytique sur la guerre du pacifique, côté américain puis japonais… Mais Loznitsa a préféré appliquer précisément les méthodes qu’il dénonce, mettant en scène la réalité aussi mal que les équipes TV russes dans son film. De multiples grilles de lectures sont possibles en regard des références culturelles de chaque spectateur, mais on subit quand même là cette mise en abîme navrante, pour ce film que certains analysent comme une suite de sketches, quand il ne s’agit finalement que d’un grand sketch, gênant, pour son auteur comme pour nous tous.

Par contre, il ne faut surtout pas en interdire la projection comme le tentent certains exaltés français russophiles, mais plutôt conseiller au plus grand nombre d'aller en constater la contre-façon, et se faire leur propre avis sur ce qui n’est plus du cinéma, mais bien la promotion d’une guerre que l’Ukraine essaie tant bien que mal de légitimer aux yeux de l’étranger. En fin de compte, ce film n’est pas mauvais, mais de mauvaise foi. Et parmi tout l’arsenal militaire, politique et financier déployé contre cette région indépendantiste, ce film restera un excellent missile culturel, tout aussi dévastateur pour ceux qu'il vise à long terme… Dommage quand on s’appelle Loznitsa. Malgré tout, la très grande force de ce film, c’est que beaucoup y croiront. Son pêché principal est d’interdire toute réconciliation aux deux camps qu’il met en scène, autant qu’à ceux qui verront ce film, directement concernés comme extérieurs au conflit. L’enjeu du cinéma était ailleurs, vers des émotions à mon sens moins autoritaires, et surtout plus constructives. Pour ces raisons, « Donbass » de Loznitsa (comme le Loznitsa de Donbass !), est un phénomène à voir absolument. En fin de compte, cette entreprise de réécriture filmique pourrait illustrer cette formule d’un diplomate considérant que « les djihadistes s’efforcent à détruire le passé, les occidentaux le futur »… Dommage que les séparatistes du Donbass n’aient pas de leur côté des réalisateurs avec une telle force de frappe et de persuasion, car ils auraient de quoi raconter et convaincre… Encore une fois, la vérité est ailleurs : sur le terrain. Cela n’engage que moi.

Guillaume Chauvin

Source

Рубрика: 

Dernières publications

Articles les plus lus