Donbass: l'affaire Kolmogorov et la nécessaire internationalisation du conflit ukrainien

 
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9 novembre
13:34

Donbass: l'affaire Kolmogorov et la nécessaire internationalisation du conflit ukrainien

Afin de dégager sa responsabilité des horreurs commises dans le Donbass contre les populations civiles, l'Ukraine a besoin d'officialiser l'internationalisation du conflit. S'il ne s'agit plus d'une guerre civile initiée par Kiev après le putsch du Maïdan, mais d'un conflit contre la Russie, non seulement l'acte d'agression est transféré, mais l'Ukraine peut rentrer dans le rôle de la victime. Ce en quoi l'aident activement les autorités américaines. L'affaire du garde-frontière Kolmogorov en est l'image.

Une étrange affaire judiciaire se déroule en Ukraine aujourd'hui, une affaire révélatrice de toute la duperie du système issu de cette révolution qui n'a rien à voir finalement ni avec la démocratie, ni avec la dignité.

Le 9 septembre 2014, alors que "l'opération anti-terroriste" est lancée pour dénommer la guerre civile, alors que l'aviation ukrainienne a déjà attaqué les villes et villages de l'Est du pays, que les tanks sont lancés contre les populations locales rejetant le nouvel ordre - au mieux des collaborationnistes au pire des terroristes, que le nouveau pouvoir est totalement galvanisé et par son soutien international et par sa toute récente victoire, alors que tout semble possible, le pire est réalisé chaque jour. Ce jour-là, un parmi d'autres, à un block-post de Marioupole, un membre de l'armée ukrainienne servant dans un bataillon de gardes-frontières, Sergueï Kolmogorov tire sur une voiture. Dans ce véhicule se trouvent deux habitants de Donetsk, Evguény Rojkov 29 ans et son épouse Inna 31 ans. Lui sera blessé, elle décèdera rapidement de ses blessures.

En première instance et ensuite en appel, la culpabilité de S. Kolmogorov a été reconnue par les juges suite à l'enquête menée. Il sera condamné à 13 ans de privation de liberté pour meurtre avec préméditation et abus de pouvoir. Mais lundi, en cassation, après une campagne de soutien lancée dans les réseaux sociaux et un public trié sur mesure par ses camarades de service présent dans la salle du tribunal, il est libéré sur caution, le jugement est cassé et renvoyé pour que le procès soit réouvert depuis le début. Il sort libre du tribunal.

L'argumentation des avocats et de ses soutiens est simple: il avait l'ordre d'arrêter et de contrôler les véhicules. Après avoir fait signe au véhicule de s'arrêter, celui-ci a accéléré et a voulu forcer le barrage. S. Kolmogorov a fait feu. Il n'a fait qu'exécuter les ordres donnés.

La décision de cassation a provoqué un grand soulagement. Dans les réseaux sociaux, les gens estiment que enfin la justice est rendue. C'est simple, il y avait la guerre, l'Etat doit soutenir dans tous les cas ses soldats, c'est important pour l'armée. Lui, n'avait pas le choix, il n'a fait qu'exécuter. Porochenko aussi félicite le tribunal pour cette décision:

En tant que Commandant en chef des forces armées, je m'inquiétais et m'inquiète du sort de Sergueï Kolmogorov. C'est bien que le Tribunal suprême spécial ait pris cette décision de revoir son affaire en tenant compte de toute la complexité des circonstances. La guerre est une période difficile et ce n'est pas nous qui l'avons commencée et chaque perte pour nous est douloureuse. Et puis la Patrie doit prendre sous sa protection ses défenseurs.

En fait, c'est fondamental. Il faut justifier les atrocités commises, sinon c'est reconnaître la criminalité du régime. Seule la guerre le peut.D'une certaine manière, c'est indirectement, peut être sans en avoir conscience, ce qu'avaient refusé les tribunaux de première et deuxième instance en déclarant la culpabilité de S. Kolmogorov. Ils avaient tenu compte de la complexité de la situation, réellement tenu compte. Il y a guerre civile, tout habitant de Donetsk est un terroriste potentiel, qui ne sait pas quel sera son sort s'il est simplement contrôlé à un block-post par ces personnes dont le mandat est incertain. Les disparitions de civils sont bien connues, les extravagances des "militaires" aussi. Au lieu de s'arrêter et de mettre en danger sa vie et celle de sa femme,  E. Rojkov accélère. 

En reconnaissant la culpabilité du soldat, les tribunaux avaient donc mis en doute sa légitimité à tirer, ils avaient mis en doute cette situation de "guerre". Les juges avaient bien laissé l'affaire dans le cadre d'un putsch et donc condamné le soldat qui n'était pas face à l'ennemi, mais face à un de ses concitoyens apeuré. Comme il n'y a pas de guerre dans le sens juridique du terme, il n'y a pas d'ennemis mais des civils: le garde-frontière n'est pas autorisé à tirer. 

La cassation est venu sauver et la consience publique qui ne peut se reconnaître responsable et cautionner ouvertement tous ces crimes, et le pouvoir qui a peur de devoir rendre compte des faits et gestes de chacun de ses soldats. Car Kolmogorov condamné, c'est ouvrir la boîte de Pandore pour l'Ukraine post-Maïdan, c'est donner le droit à chaque famille victime des exactions de l'armée de porter plainte. Le régime ne pourrait y survivre.

Cette décision s'inscrit aussi dans un cadre plus large, celui de la redénomination du conflit interne en guerre contre la Russie. Ainsi, l'armée et ses acolytes ne se battent pas contre des civils qui défendent leur terre, mais contre une puissance étrangère. Ils ont donc le droit de tirer et de tuer. Chaque habitant du Donbass est considéré comme un terroriste ou un collaborationniste et donc un cadavre potentiellement légitime.

C'est ce qui explique la nécessité d'adopter rapidement la loi sur la "Réintégration du Donbass", pour que la Russie soit officiellement reconnue comme pays agresseur. L'intérêt est très clair, comme l'affirme le député du Front populaire, Maxime Burbak:

Nous ne laisserons pas trainer le processus, la loi doit être adoptée le plus rapidement possible. La Russie sera reconnue en tant qu'agresseur, c'est la Russie qui doit porter la responsabilité de tout se qui se passe dans le Donbass,  non pas l'Ukraine et son armée.

Cette position est activement soutenue par les Etats Unis, dont la stratégie est stable: impliquer la Russie non pas comme pays tiers, garant des Accords de Minsk, mais comme partie au conflit. L'Ukraine étant le talon d'Achille de la Russie sur la scène internationale. Ainsi, le nouveau représentant américain nommé pour la résolution avec son homologue russe de la crise ukrainienne, Kurt Volker, de déclarer au sujet de la situation dans le Donbass:

"It's not an internal strife. It's not an ethnic conflict; it's not an indigenous conflict. It is one where on the eastern side you have 100% Russian command and control of what's happening there," Volker told a briefing in Washington on November 3.

Et si la situation est celle d'une guerre entre l'Ukraine et la Russie, alors il est possible - et même indispensable - de rompre les relations diplomatiques, ce qu'un conseiller de Poroshenko avance, même si le Président ukrainien est encore frileux, des millions d'ukrainiens travaillant en Russie pour nourrir leur famille restée en Ukraine. 

Chacun trouve intérêt à rendre la Russie responsable des atrocités commises dans le Donbass contre les civils. La société ukrainienne pour ne pas voir ce en quoi elle s'est transformée. Le pouvoir ukrainien pour garder bonne figure sur la scène internationale et surtout les financements sans lesquels le pays s'écroulerait. La communauté internationale en général pour ne pas être accusée de soutenir un régime criminel, puisque ses exactions commencent à se faire connaître. Et les Etats Unis en particulier pour renforcer leur combat contre la Russie sur la scène internationale, rendre ce pays infréquentable.

Karine Bechet-Golovko

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