Le nouveau film-scandale "La Fête" du blocus de Leningrad de Krassovsky ou des limites de la liberté artistique

 
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22 octobre
18:26

Le nouveau film-scandale "La Fête" du blocus de Leningrad de Krassovsky ou des limites de la liberté artistique

Dans toute société, il y a un consensus autour des éléments sacrés qui forgent la mémoire nationale. Même si cela n'est pas formellement écrit dans la loi, l'on ne tournera pas de comédie autour du 11 septembre aux Etats-Unis, l'on ne tournera pas au ridicule l'Holocauste et ce pas uniquement à Tel Aviv, parce que ce sont des tragédies qui ont marqué les peuples, qui les soudent autour d'une même histoire. Parce que la conscience d'un peuple est faite de sang séché et de chaires brûlées. De cadavres qui ont permis de sauver le pays. De corps inertes sur lesquels les vivants s'appuient et sans lesquels ils tombent. En Russie, le blocus de Léningrad appartient à cette catégorie. Du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944, environ 1 million de personnes sont mortes et la plus grande partie d'entre elles de faim.

Normes de pain par jour en décenmbre 1941 pour les ouvriers et les autres catégories de population de Léningrad assiégé

C'est dans ce "décor" que le nouveau réalisateur à la mode, Alexei Krassovsky, tourne une comédie noire mais légère pour le Nouvel An, qui se passe dans une famille "aisée" fêtant de manière gargantuesque le 31 décembre 1941, en petite robe légère, alors qu'il s'agit de l'hiver le plus froid, qu'il n'y a plus ni électricité ni chauffage. Une telle hargne du réalisateur face à l'histoire de son pays, cette manie de travestir la réalité en reprenant la propagande allemande et la participation d'acteurs connus obligent à s'interroger sur les déchirures de la société russe contemporaine, où une certaine "élite" postmoderne joue un rôle central dans la déstructuration du pays.

Après les films (qui n'ont pas convaincu le public, heureusement) comme Mathilda (déformant l'image de Nicolas II) et la pseudo-comédie de mauvais goût sur la mort de Staline, ce n'est pas par hasard que l'intelligentsia russe s'attaque au blocus de Léningrad, autre emblème national, qui dérange.

Ainsi, le réalisateur russe Alexei Krassovky, après avoir réalisé des séries TV et ayant été reconnu pour son premier long-métrage Collector en 2016, doit manifestement remplacer le finalement remplaçable Serebrennikov et ouvrir une nouvelle page des scandales cinématographiques, faute d'avoir suffisamment de talent pour ouvrir une nouvelle page de l'histoire de cinéma.

Il lance donc un film "Prazdnik" (La Fête) sur l'histoire d'une famille privilégiée lors du blocus de Léningrad, qui privée de sa servante, doit faire cuire elle-même un poulet, et voit sa table garnie de manière indécente lors du réveillon du Nouvel An. Tout se passe à merveille, entre gens de bonne société, lorsqu'arrivent des invités non prévus, affamés, que les enfants ont convié sans prévenir la mère. Et la comédie va tourner autour de cela .

На съемках фильма "Праздник" режиссера Красовского Фото: YouTube

L'accueil de l'annonce de ce film dans la société russe est pour le mois très froid, à la différence d'une certaine intelligentsia dont les deux arguments principaux sont tout à fait dans l'air du temps.

Premier argument: ce film a été financé sur fonds privés, donc il n'y aurait rien à dire. 

Que le film soit financé sur fonds publics ou privés, il existe toujours des limites à ne pas dépasser, notamment en ce qui concerne la réécriture de l'histoire, l'incitation à la déstabilisation de la société par différents moyens, etc. Le culte du privé qui aurait tous les droits a des limites qu'un minimum de culture devrait rendre compréhensible, même de nos jours.

Ensuite, si l'on s'attache au financement, justement beaucoup de questions doivent être soulevées ... Car d'où viennent réellement ces fonds "privés"? Début août une campagne de dons a été ouverte sur une plateforme dédiée à cela, et sur le million et demi demandé, seulement un peu plus de 150 000 roubles (soit environ 2 000 euros ...) ont pu être récoltés et le réalisateur annonce que le film est presque terminé. Avec un budget de ... 2000 euros??? D'accord, le studio Lenfilm a prêté des costumes, la maîson-musée a aussi été prêtée, mais il y a de toute manière des frais qui vont largement au-delà. Le réalisateur aurait vendu des biens ... Ca ne fait vraiment pas sérieux. L'on a plutôt l'impression que la campagne de levée de fonds privés a été lancée en couverture du véritable financement, resté lui beaucoup plus discret ...

Афиша скандального фильма.

Affiche di film.

Deuxième argument: les faits sont basés sur le journal intime d'un certain Nikolaï Ribkovsky, donc c'est vrai.

Dans cet étrange journal intime, la vie décrite dans ce Léningrad sous blocus aurait dû produire une quantité surprenante d'obèses et non pas un million de morts. Selon un historien, qui manifestement n'intéresse pas cette intelligentsia, ce qui est décrit dans ce journal intime n'a aucun lien avec les documents historiques. Oui, les dirigeants de la ville, comme les chefs de bataillon ou autres encore catégories de personnes "privilégiées" avaient un peu plus que les autres, mais ils souffraient de la même manière de la faim. Ils mangeaient juste assez pour ne pas en mourir. Il y a toute une fantasmagorie autour de caviar, de fromage, de vin etc. dans ce journal intime qui ne trouve aucune trace dans les documents d'archives. Et comme le réalisateur prétend se baser sur des faits réels, il ne peut plus alors se cacher derrière la liberté artistique ...

Finalement, l'alternative est assez simple: soit il s'agit d'une hargne viscérale envers ces gens qui héroïquement ont gardé la tête haute, sont morts pour défendre leur ville, ont survécu malgré les sacrifices et sont devenus des héros ordinaires, dont l'existence même dérange la petitesse de notre époque, époque à laquelle appartient parfaitement Krassovsky; soit le réalisateur, qui est aussi le scénariste, sait parfaitement que les faits sont manipulés, tronqués et truqués, qu'il ne fait que reprendre et mettre en image la propagande alors déversée par les services nazis de désinformation. Et là, la question se pose, juridiquement, sous un tout autre angle ...

ежиссер картины Алексей Красовский. Фото: YouTube

Le réalisateur du film Alexei Krassovski. Photo: YOUTUBE

Dans tous les cas, montrer une famille le 31 décembre 1941, en petite chemise ou robe, alors que c'est l'hiver le plus froid de la guerre, qu'il n'y a plus d'électricité, de chauffage ou d'eau courante, c'est absurde. Par ailleurs, l'histoire ne se passe dans leur appartement, mais à la datcha, à la campagne, en dehors même de la ville. Quelle datcha? Rappelons qu'il y a un blocus, que ville est coupée du reste du monde. L'on parle de quoi? C'est la version hollywoodienne de l'histoire. Dans le meilleur des cas.

Maintenant, vous imaginez cette image du film en fonction des éléments qui sont connus. Il n'y a pas d'électricité, donc on éteint les lumières. Il n'y a pas de chauffage, donc on rajoute des couches de manteaux, on enlève tout ce qui se brûle pour faire du feu. Même dans les catégories privilégiées, il y a un peu de viande, de farine, quelques grammes de pain et du thé. Vous videz donc la table de ces victuailles gargantuesques. Et maintenant, avec des visages fatigués, trônant sur des corps épuisés par les efforts, le froid, la faim, essayez de tourner une comédie.

Жители покидают дома, разрушенные немцами. Ленинград, 1941 год. Фотохроника ТАСС

Les habitants quitte l'immeuble détruit par les bombardement allemands. Leningrad 1941. Photo des archives TASS

D'une manière générale, le fait de la multiplication des tentatives de désacralisation des fondements de la société russe sous couvert d'une étrange conception purement formaliste de la liberté, totalement dégagée de son pendant obligatoire dans toute société civilisée, à savoir la responsabilité, est un signe inquiétant. Tout d'abord, parce que cela montre que c'est possible. L'on se souviendra du soutien officiel apporté à Mathilda (financé par le ministère russe de la Culture), le malaise déjà autour de la mort de Staline. L'enchaînement est finalement simplement logique. Si c'est possible, cela va continuer et s'aggraver. Ensuite, l'inquiétude vient du fait que des acteurs célèbres, qui jouent aussi dans des films plus "patriotiques" sur la guerre ont accepté sans problème de conscience. Cela montre qu'à la différence la grande partie de la population russe, eux "jouent" le patriotisme, qui est à la mode, et pas uniquement dans l'intelligentsia, tout en discréditant par leur comportement son idée même. Enfin, la tentative systématique de taire la discussion, car il faudrait d'abord attendre de voir le film en entier pour en discuter. Cette tentative bien classique est là pour éviter la discussion sur le fond. Car la question n'est pas de savoir si telle ou telle scène sera bien filmée ou non. La question est de savoir si la société a le droit de se défendre - et d'être défendue - lorsque ses fondements sont attaqués. Ou bien si le libertaire a remplacé la liberté, permettant la dissolution du lien social. Car c'est justement le consensus social qui est directement attaqué ici.

Karine Bechet-Golovko

Source

Une autre façon de regarder l'histoire: L'insoumis. Le clip Valéri Kipelov consacré au siège de Leningrad.

Sur fond des images des archives. Sous-titres français.

A l'occasion du 70e anniversaire de la Victoire de l'Union Soviétique sur l'Allemagne nazie, le chanteur rock russe Valéri Kipelov a réalisé un clip consacré à l'exploit de ceux qui ont survécu au siège de Leningrad et qui ont défendu leur ville et leur patrie de l'invasion de l'ennemi.

Selon Marguerite Pouchkina qui a écrit les paroles de la chanson :

« La Grande Guerre patriotique. Les routes, les bombardements, la forteresse de Brest, Stalingrad, la bataille de Koursk, des millions des personnes tuées, brûlées vives, torturées... Et enfin la Libération. Nous sommes tous les enfants de cette guerre, même si nous sommes nés plusieurs années après qu'elle soit finie. Ce sont les vies de nos pères et de nos grands-pères qui nous lient à tout jamais avec ces années des retraites amères, des défaites et des Triomphes remportés au prix des efforts surhumains et de la foi que notre cause est juste. Le sentiment que nous sommes toujours impliqués dans ces événements du passé reste profondément ancré en nous. Et ce n'est pas de la spéculation bon marché. Nous essayons de construire le pont dans l'au-delà pour dire à tous ceux vaillants combattant qui nous ont quittés ce que nous n'avons pas eu le temps de leur dire de leur vivant, quand ils étaient encore à nos côtés. Leur demander pardon pour ceux qui ont essayer de nous faire oublier cette époque. Oui, nous sommes les enfants de cette guerre. Ceux qui ont traversé l'enfer nous ont appris de ne pas nous rendre, de ne pas être lâches, de ne pas nous vendre. Ils nous ont appris à ne pas oublier. Est-ce que la nouvelle génération serait capable d'endurer tout ce que ces gens ont dû endurer à l'époque ? Ne pas se transformer en bêtes ? Ne pas se plier à la volonté de l'ennemi ? Nous n'en savons rien. »

 

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