Les élections en Ukraine : débats Zelensky / Poroshenko, quels jeux sont faits ?

 
Actualités
20 avril
14:23

Les élections en Ukraine : débats Zelensky / Poroshenko, quels jeux sont faits ?

Le show d'une mise en scène de pseudos débats dans le plus grand stade de Kiev fut hier le point de culmination d'une parodie électorale, qui va coûter cher à l'Ukraine. Zelensky sera élu, Poroshenko le reconnaîtra, mais de toute manière les Etats-Unis viennent de le rappeler directement : ils sont en Ukraine pour longtemps. Alors, finalement, que peuvent signifier ces élections si le pouvoir est ailleurs ?

Pour ceux qui ont raté le show du mois, régalez-vous :

Sur le fond, il n'y a rien à dire, car il n'y a pas eu de débat, dans le sens classique du terme. Les deux candidats n'ont pas de programme, sinon implanter les résolutions des organismes internationaux qui permettent à l'Ukraine de toucher les fonds pour maintenir l'illusion économique, ou tout au moins éviter la banqueroute officielle. Dans la forme, Poroshenko a parfaitement maîtrisé l'espace et dominé le spectacle. Deux scènes étaient prévues aux extrémités du stade (ce qui rendait cette parodie de débat encore plus grotesque), Poroshenko a pris l'initiative de se déplacer, sous les applaudissements vers un Zelensky pas franchement à l'aise.

Il l'a alors contraint à lui serrer la main.

L'on sentait Zelensky un peu coincé dans ses papiers pour lire des questions, qui lui avaient été écrites 

Caché derrière son pupitre, la seule sortie (théâtrale) de Zelensky a été de s'agenouiller devant le public (assez mince en ce qui concerne ses supporteurs), en demandant pardon pour les morts dans le Donbass (côté ukrainien évidemment). Poroshenko, lui, s'est agenouillé devant le drapeau. Ce fut principalement, un concours de populisme et d'accusations réciproques, sans qu'aucun des candidats ne propose une vision politique qui pourrait améliorer la situation en Ukraine ou le début de l'ombre d'une voie de sortie de crise.

Pour le reste, tout a été parfaitement résumé par Volker, le représentant spécial des Etats-Unis en Ukraine, après le débat, affirmant que les Etats-Unis sont pour une longue période en Ukraine :

Traduction : Chers amis Ukrainiens, allez voter pour le visage que vous trouverez le plus sympathique et agréable à voir ces prochaines années, nous nous occupons du reste. 

Alors finalement, à quoi servent ces élections ? L'on peut avancer plusieurs hypothèses :

  1. Poroshenko a apporté tout ce qu'il pouvait apporter, il est totalement discrédité et résiste sur certaines réformes, qui doivent mettre définitivement à terre ce qui reste de l'Etat ukrainien. Or, ces représentants des organismes internationaux et du clan Atlantiste n'ont pour principale méthode que la déstructuration des Etats. Ils ont besoin d'un individu plus docile, sans aucune expérience, sinon celle d'une série télé (et l'on oublie Reagan, merci, qui a été élu le plus vieux président des USA après 30 ans de politique).
  2. Pour changer sans que rien ne change et que les gens acceptent, il faut changer de visage. Zelensky est ce visage parlant, totalement virtuel sur le plan politique, qui donne l'excuse aux électeurs de pouvoir se faire tromper en gardant bonne conscience. Et les électeurs ont une énorme envie de croire, c'est rassurant et confortable. L'Ukraine n'a aucune exclusivité en la matière, nous l'avons vu en France avec Macron : critiqué lorsqu'il était ministre, adulé lors de la campagne, décrié, évidemment, lorsque sans aucune surprise, il met en place la politique qu'il a toujours soutenue. 
  3. Le paradigme Est/ Ouest avec les racines russes de l'Ukraine a certes été affaibli, mais il y a de fortes chances pour qu'il se réveille (comme ce fut le cas avec Yanukovitch après Iuchenko). Il est donc important de fournir un faux candidat, pouvant se permettre de parler russe (comme le fait régulièrement Zelensky), tout en soutenant UPA (organisation néonazie, qui collaborait activement lors de la Seconde Guerre mondiale). Il sert ici de troll, pour récupérer un électorat, qui sinon risquerait à terme de se reporter sur une personnalité réelle, capable de transformer ce creuset social en capital politique.

Pour autant, cela amène également à quelques remarques :

  1. Les experts Ukrainiens, sur les plateaux de télévision, avancent avec enthousiasme le caractère "démocratique" des élections dans leur pays. Quand Zelensky dit à Poroshenko qu'il n'est pas son concurrent, mais sa condamnation, l'on peut sérieusement s'interroger sur le caractère démocratique d'un régime, dont les derniers présidents ont pour seule alternative la fuite à l'étranger ou la prison. L'alternance démocratique, normalement, ne s'interprète pas en ces termes.
  2. La guerre dans le Donbass n'est pas terminée et n'est pas prête de finir, car elle est utile pour le clan atlantiste dans son combat contre la Russie. Or, Zelensky, figure caricaturale de ce monde néolibérale, a un dégoût presque physique pour les militaires et ces groupes extrémistes utilisés pour maintenir le pays dans une situation suffisamment instable pour empêcher toute gouvernance intérieure. Les "tuteurs" étrangers vont être amenés à jouer de manière plus ouverte pour tenir les rênes, que Poroshenko, lui pouvait encore tenir, dans leur intérêt.
  3. Dès les premières mesures, Zelensky va perdre son capital de sympatie, car les russophones ne verront pas d'assouplissement pour la langue russe, ni de remise en cause du processus révisioniste de héroïsation des groupes nazis. Or, l'arrivée de Zelensky peut réveiler une attente populaire, qui a été écrasée ces dernières années. Il reste à espérer qu'une personnalité réelle, et non pas venant cette opposition compromise, puisse émerger. Ce qui conduirait à rebattre les cartes dans le pays.
  4. L'arrivée de Zelensky au pouvoir est le fait des policy-makers, comme ce fut le cas pour Macron, comme tel est souvent le cas aujourd'hui. L'émergence de ces nouveaux acteurs sur la scène politique fut le plus dur coup porté à la démocratie. Un élu, pour rester en place, va devoir satisfaire ceux qui le portent au pouvoir. Lorsque son accession au pouvoir dépend du vote populaire, sincère et non truqué (en tout cas, pour être réaliste, dans des proportions "acceptables"), il va mettre en place un programme pouvant satisfaire les attentes de la majorité et va s'efforcer de le réaliser une fois au pouvoir, afin d'être réélu. Or, avec les policy-makers, nous sommes sortis de cette logique. Des think tank produisent des programmes qui plaisent et qui permettent d'être élu (une fois); lorsque l'individu est en place, il renvoie l'ascenseur et met en place la politique de ses sponsors, c'est-à-dire de ceux qui ont placé autour de sa figure des conseillers en image et en discours; après quoi il part, comme le politicien jetable qu'il est devenu. Zelensky a d'ailleurs annoncé immédiatement que s'il était élu, il ne ferait qu'un mandat. Dans cette logique, les intérêts du peuple, de la majorité des gens, n'entrent en considération qu'au moment de la séduction, c'est-à-dire de la campagne. Ensuite, ils sont oubliés.

Que les gens aient envie de croire aux contes de fées, cela a toujours existé et fait partie de la politique. Mais en la déconnectant totalement du peuple, les présidents ne sont plus responsables que devant les groupes qui manipulent l'opinion publique pour leur permettre d'accéder aux fonctions. Ils servent donc ces intérêts-là. En ce qui concerne l'Ukraine, les Etats-Unis font ici un pari risqué, car la situation est déjà objectivement particulièrement instable. Le problème, et heureusement pour nous, de ces individus est leur incapacité chronique à construire. C'est l'impasse néolibérale globaliste.

Karine Bechet-Golovko

Source

Рубрика: 

Dernières publications

Articles les plus lus