Les grands moments des "débats" de la campagne présidentielle en Russie : beaucoup d'inconsistance et autant de questions

 
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15 mars
18:55

Les grands moments des "débats" de la campagne présidentielle en Russie : beaucoup d'inconsistance et autant de questions

La campagne électorale en Russie tire sur sa fin, et l'on a envie de s'écrier "Enfin!", vu le niveau particulièrement déplorable de ce qu'il est difficile d'appeler des débats. Une opposition qui réclamait du temps d'antenne, qui l'a obtenu et qui se trouve face à son incompétence politique. Si cet état de fait laisse une impression plus désagréable que de danger, l'inconséquence de l'opposition russe pose de sérieuses questions pour les prochaines élections présidentielles - la carte Poutine ne sauvera pas le jeu.

Cette campagne électorale a démontré l'absence objective d'alternative à la candidature de V. Poutine, ce qui finalement, sans être une surprise, est dangereux pour le système politique russe, qui s'en trouve affaibli, malgré les 8 candidatures officielles.

Jirinovsky, tendance populiste, a fait de la provocation tout au long des débats, en intercalant des sorties provocatrices tout à fait dans l'air du temps conduisant, notamment à la déstructuration de l'enseignement, ou totalement décalées en géopolitique. Babourine, tendance nationaliste, a produit un discours conservateur fade, dont rien d'essentiel n'est ressorti. Iavlinsky, tendance libérale globaliste, n'a toujours pas changé son discours depuis sa brève heure de gloire dans les années 90. Titov, l'Ombudsman des entrepreneurs, tendance libérale, a fait évoluer son discours d'une défense de l'économie réelle vers le culte de l'économie virtuelle. Ce qui, sur le fond, réuni ces candidats, à l'exception du communiste Souraïkine défendant les acquis sociaux de l'Union soviétique et le développement alors de l'industrie nationale, contre l'aveuglement pour les nouvelles technologies qui s'empare à une vitesse vertigineuse de la Russie. En géopolitique, l'on retrouve la barrière classique entre les libéraux et les conservateurs, qui existait déjà aux législatives: Crimée ukrainienne et désengagement de la scène internationale pour entrer dans la marche atlantiste vs. Crimée russe et défense des intérêts stratégiques de la Russie à l'international, quitte à en payer le prix. Les "libéraux" n'ont manifestement pas tiré les conclusions de leur échec cuisant.

Si l'on ne compte pas V. Poutine, qui n'a pas participé aux débats et ne s'y est pas fait représenter, le show a été assuré principalement par deux candidats: Groudinine et Sobchak, chacun à sa manière. Comme sur le fond, rien de nouveau ou de surprenant ne pouvait être dit, tout a été misé sur la forme. La politique remplacée par le spectacle pour tenter de cacher pudiquement son vide.

Assez rapidement, Groudinine a quitté les plateaux de télé, démonstrativement, justement lorsque les scandales concernant et ses comptes à l'étranger et ses biens ont commencé à être dévoilés . Il est vrai que Groudinine est le candidat, hors parti jusque-là, choisi par le PC pour le représenter aux élections. Un choix suicidaire, qui montre le virage politique entrepris, même contre la base, vue la division interne provoquée par ce choix inattendu. Mais mettre en avant un candidat communiste - milliardaire, ça ne passe pas. Une première fois, Gourdinine quitte le plateau en accusant les journalistes de ne pas permettre de véritables débats et de falsifier les données socio-économiques, qui sont trop positives à son avis. Il part démonstrativement.

Il vient refaire son show pour offrir des fleurs à Ksénia Sobchak et tout son discours électoral consiste à féliciter les femmes pour le 8 mars et à s'excuser devant Sobchak pour l'attitude des hommes sur le plateau. Ensuite, il repart. Drapé dans cette dignité qu'il revendique haut et fort.

Il faut dire que K. Sobchak n'a pas été en reste. Dès le départ, elle se met en scène. Jirinovsky attaque Babourine, proie facile, mais la jet-setteuse a besoin de reprendre la main médiatique. Quand Jirinovsky s'énerve trop, elle passe, d'elle-même, à l'attaque privée et lui lance au visage "à votre âge, c'est mauvais pour la santé de n'énerver comme ça". Ce à quoi il lui répond dans le feu de l'action "tais-toi idiote". Elle est heureuse, elle a obtenu ce qu'elle cherchait, reprend l'attention et fait monter la pression: mais comment peut-on me parler ainsi,Jirinovsky entre dans le jeu "Dégages" et dis à Soloviev "Ce n'est pas la peine de les ramasser dans la rue". Cet échange d'amabilités hautement intellectuel se termine par un verre d'eau que K. Sobchak lance au visage de Jirinovsky.

 

Le ton de la campagne est lancé. Et le niveau de l'intervention de Sobchak ne montera pas d'un yotta. A chaque rencontre, c'est un jeu de provocations personnelles entre quelques déclarations atlantistes: la Russie viole le droit international, la Russie est un pays agresseur, la Crimée est ukrainienne, il faut "enlever les troupes russes d'Ukraine", etc. Au minimum, lorsque l'on fait de la politique, l'on cherche un électorat national (non à l'étranger): ces déclarations en Russie où la population soutient massivement la politique internationale menée est un suicide politique. Enfin, si l'on fait de la politique.

Hier encore, le show est monté d'un cran. Il est vrai qu'après le verre d'eau, l'on commençait à s'ennuyer ferme de cet échange stérile de propos déplacés. Donc Ksénia Sobchak entre directement à l'attaque:regardez tous ces hommes qui ne font pas campagne contre Poutine, mais contre moi, moi je suis la seule à faire campagne contre Poutine et eux s'acharnent sur moi. A ce moment, Jirinovsky lui rappelle qu'elle est la seule candidate à être aller voir Poutine avant de déclarer sa candidature, comme pour avoir une bénédiction (voir notre article sur l'entrée en jeu de Ksénia Sobchak). Elle dit que non, elle gigote, prend le présentateur à parti - mais ils sont tous contre moi, c'est inacceptable et en excellente actrice qu'elle est, lorsque le moment est arrivé à maturité, que le pathos est à son comble, gros plan sur les yeux rougis qu'elle tourne à la caméra et elle part du plateau avec la voix de Jirinovsky qui lui dit de pleurer et d'appeler sa maman.

Ce spectacle est pitoyable. Entre celle qui joue sur la pitié faute d'arguments, provoque le conflit pour se mettre en situation de victime. En passant par celui qui quitte les plateaux démonstrativement, et se fait représenter dans les débats, cette fois-ci par de véritables communistes, pour éviter d'avoir à répondre de ses comptes à l'étranger, de ses kilos d'or non déclarés. Sans oublier ceux qui répètent le même discours depuis 20 ans et ceux qui se lancent à corps perdu sur toutes les vagues de la mode post-moderne, faute d'avoir une véritable réponse aux véritables problèmes. Avec cette inconsistance politique, comment prétendre réellement à pouvoir gouverner un pays qui se veut souverain? Imaginez-vous ces candidats sur la scène internationale, quittant les plateaux lorsque les questions dérangent, lançant des verres au visage de leur interlocuteur, fondant en larmes si on leur parle mal?  Comment vont-ils répondre aux habitants de ce grand pays cherchant des médecins compétents: plus besoin de médecins, vous aurez les nouvelles technologies? Plus besoin d'enseignants, asseyez les enfants devant les ordinateurs? Pitoyable!

Aujourd'hui c'est pathétique, demain ce peut être dangereux. La situation géopolitique ne va pas s'améliorer, les derniers évènements nous le rappellent avec violence et un pays ne peut reposer sur un homme, il doit reposer sur un système. Et un système qui a plus de consistance que de slogans.

Karine Bechet-Golovko

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