« Nous partions à l'assaut du théâtre « Nord-Ost » de Moscou en priant ». Le colonel du FSB Vitali Démidkine se souvient.

 
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25 octobre
23:43

« Nous partions à l'assaut du théâtre « Nord-Ost » de Moscou en priant ». Le colonel du FSB Vitali Démidkine se souvient.

Andreï Boïko de Kp.ru a rencontré le colonel de l'unité spéciale du FSB de la Russie « Alpha » qui, 15 auparavant, avait participé à la libération des otages du théâtre de Doubrovka à Moscou (l'attentat « Nord-Ost ») des mains des terroristes Tchétchènes.

Le 23 octobre 2017, la Russie a commémoré les 15 ans de la prise des otages du théâtre de Doubrovka à Moscou. Ce jour-là, le spectacle musical « Nord-Ost » avait été interrompu par les coups de feu dans le plafond. Pendant trois jours, le groupe des terroristes Tchétchènes a détenu en otages les 912 spectateurs et acteurs en exigeant le retrait de troupes de la Tchétchénie où ils voulaient instaurer un Etat islamique. Les bandits, armés de fusils Kalachnikovs, avaient également à leur disposition plus d'une centaine de grenades et 40 engins explosifs. Au bout de trois jours de négociations qui n'ont pas abouti, au matin du quatrième jour de la prise d’otages, un assaut du théâtre a été lancé avec l'utilisation d'un gaz soporifique. Tous les terroristes ont été éliminés, mais plus de 137 spectateurs ont également trouvé la mort.

Le colonel du Centre des opérations spéciales du FSB Vitali Démidkine a participé à l'assaut. Il raconte dans cet entretien comment les choses se sont vraiment passées.

Nous avons procédé à la reconnaissance sur le terrain par la boîte gay

- Vitali Nocolaïevitch, comment avez-vous appris les tristes événements qui venaient de se produire lors du spectacle musical « Nord-Ost » ?

- A l’époque, j'étais déjà colonel et je commandais une unité qui comptait 50 officiers. Nous étions basés à Moscou, mais effectuions souvent des missions en Tchétchénie. Ce soir de pluie glaciale, je me trouvais à Moscou et venais de rentrer chez moi après une journée de service. Au moment où je franchissais la porte, j'ai reçu un signal d'alerte rouge par lequel j'ai appris la prise d'orages au théâtre de Doubrovka.

- Par quoi avez-vous commencé vos actions ?

- Cela sonnera sans doute bizarrement, mais nous avons commencé par les caves d'une boîte gay « Une huître bleue ». Elle était située sur le côté du bâtiment du théâtre. Il y avait des pièces avec des menottes, un bar et une cuisine... Par ce local, on pouvait accéder au théâtre. Nous avons dégagé les passages condamnés avec des briques et nous nous sommes mis à effectuer des sorties au premier étage. Le troisième jour, nous avons découvert dans la cave un ouvrier du théâtre qui s'appelait Vassili, il s'y cachait des bandits avec deux autres de ses collègues. Nous leur avons donné à manger et à boire. Vassili nous a indiqué les passages entre les tuyaux qui menaient aux conduits de ventilation et à la salle de spectacle qui avait été minée par les terroristes.

La retransmission en direct nous gênait

- Vous avez vu les terroristes ?

- Nous évitions de nous approcher trop près d'eux pour ne pas faire de bruit. Les agresseurs avaient rependu du verre brisé dans les couloirs du bâtiment pour pouvoir entendre si quelqu'un arrivait. Pour nous, il était important de connaître leur nombre et les armes dont ils disposaient. Mais nous réalisions que les chances d'en sortir les otages vivants étaient extrêmement faibles, et nous nous attendions à ce que les terroristes nous fassent tous exploser. Nous avions avec nous un médecin Tatiana Ourioupina. Pendant que nous procédions à la reconnaissance sur le terrain, Tatiana nous préparait le dîner avec la ration de combat. Nous utilisions le moindre prétexte pour la faire partir de la cave, mais elle refusait à chaque fois. Un lieutenant-colonel Vadim Raschepkine était là également. Son contrat était terminé et il pouvait rentrer chez lui à tout moment, mais il ne l'a pas fait.

- Il n'y avait vraiment aucun autre accès au bâtiment ?

- Un de mes adjoints, Sergueï Vladimirovitch (NDR : on lui a décerné le titre du Héros de la Russie pour l'opération « Nord-Ost». Nous ne pouvons pas citer son nom, car il est toujours agent du FSB) nous a proposé, à moi et au chef du département de la Direction d'Alpha, d'explorer les éventuels accès à la salle de spectacle par le toit. Trois colonels y sont montés et se sont retrouvés dans l’œil des objectifs des caméras vidéo d'une chaîne télé qui diffusait une émission en direct depuis la rue. Quand les terroristes avaient repéré les forces spéciales sur le toit, ils ont déclaré qu'ils allaient abattre un otage sur dix. Nous avons été obligés de redescendre.

La situation était difficile : nous devions comprendre comment les passages avaient été construits et en même temps éviter d'être en ligne de mire des fusils et des objectifs des caméras. Pour résoudre le problème, il nous a fallu faire appel à l'ingénieur qui avait construit le bâtiment. Nous sommes allés avec lui sur un site similaire où nous avons étudié chaque fenêtre, chaque recoin. Pendant l'assaut, nous devions agir très rapidement et dans le noir. Quand nous sommes rentrés au théâtre, un autre groupe nous a rejoint dans la cave. Ils apportaient des bouteilles de gaz Le matin du 26 octobre, ils ont commencé à envoyer le gaz dans la salle de spectacle où se trouvaient les femmes-chahid (kamikazes) portant des ceintures d'explosifs. Celles-ci ont aussitôt perdu connaissance.

Nous avons injecté l'antidote à travers les vêtements

- Comment l'assaut s'est déroulé ?

- Pratiquement, à cet instant, nous avons entendu l'ordre par la radio : « Message à toutes les unités - assaut !». La lumière a été coupée dans le bâtiment. Les snipers avec les fusils silencieux munis d'une optique infrarouge tuaient depuis la scène les terroristes assis dans la salle. Le commandant du département de la direction d'Alpha Ïouri Torchine a reçu la tâche la plus dure : nettoyer le premier étage où se trouvait le bureau dans lequel le chef des terroristes Barayev accordait une interview aux journalistes. Torchine qui était parmi les premiers à faire l'irruption dans le bâtiment a été blessé. Les unités spéciales ont d'abord foncé à gauche, mais les terroristes ont lancé les grenades sur eux. Heureusement, c'étaient des grenades d'assaut dont la nappe d'éclats n'était pas grande. Pendant qu'on tuait les terroristes par le feu de riposte, un autre groupe a fait son irruption dans la salle de spectacle en empruntant le couloir de droite. De là, les otages sortaient déjà vers nous en chancelant.

- Qu'avez-vous vu dans la salle ?

- Les lampes-torches étaient allumées. On voyait uniquement la scène et les premiers rangs. Les spectateurs étaient assis dans leurs fauteuils les yeux fermés. Ils avaient le teint blafard comme les poupées de cire. Plusieurs personnes avaient la tête renversée en arrière et la bouche ouverte. La première pensée qui m'a traversé l'esprit que tout était en vain, qu'ils les ont tous tués. J'ai poussé un soupir de soulagement lorsque j'ai entendu le ronflement d'un des spectateurs. Je me suis rappelé qu'on nous avait prévenus que tout le monde dans la salle pouvait s'endormir et se réveiller au bout d'une quarantaine de minutes. Les lunettes de mon masque à gaz ont se sont couvertes de bouée, je l'ai arraché et me suis mis à injecter l'antidote à travers les vêtements des gens qui dormaient. Chacun d'entre nous a reçu 3-4 seringues. Nous traînions les hommes et les femmes dans le couloir et les déposions sur le sol. Un de nos gars a eu un malaise à cause du gaz et a perdu connaissance. Nous avons reçu l'ordre de casser les vitres dans le couloir pour provoquer un courant d'air.

Une professeur d'école a sauvé tous ses élèves

- Tout le monde a respiré le gaz. Mais les enfants en ont avalé moins que les autres alors qu'ils étaient au premier étage où la concentration était maximale. Mais leur professeur qui avait suivi les cours du secourisme du temps de l'URSS leur a expliqué quel comportement adopter pendant l'assaut : se coucher par terre en tournant le visage vers le bas, couvrir la tête avec les pans des vêtements et respirer à travers le linge de corps humide. Aucun élève de cette classe n'est mort.

- Combien de temps l'assaut a-t-il duré ?

- Nous avions 30-40 mètre à franchir. L'assaut même et le combat avec les terroristes n'a pas duré plus de 5 minutes. Ils n'ont pas eu le temps de faire exploser leurs bombes. Pendant encore 40 les spécialistes ont désactivé les engins explosifs et nous avions peur de laisser entrer les médecins dans la salle, car les engins étaient tous reliés entre eux. Nous craignions que les complices des terroristes les activent de l'extérieur. Nous continuions à sortir les gens endormis dans le couloir, ensuite les médecins et les militaires les transportaient dehors.

Le Saint-Georges m'a protégé des balles

- Vous avez eu peur ?

- On a peur à chaque fois. Mais je suis le commandant et j'ai eu le plus peur en pensant comment je regarderais dans les yeux la famille d'un soldat tué si je me cache derrière son dos. Notre unité se fait toujours accompagner par un prêtre. Chaque fois, en récitant la prière, il nous dit que le châtiment, le bien se fait avec nos mains et que ce sommes nous qui punissons le mal. Nous le croyons et partons toujours à l'assaut avec une prière.

- Est-ce qu'il arrive des situations inexplicables pendant le combat ?

- Deux ans après, pendant la libération des otages de Beslan, dix de mes soldats ont été tués. Le combat dans le couloir de l'école a été acharné. D'abord, deux grenades F-1 ont explosé devant notre groupe. Un de mes adjoints a crié : « Une grenade- une grande » et a foncé à gauche derrière l'angle, mais n'a pas eu le temps d'enlever la jambe. Elle a été touchée par 27 éclats. Un autre de mes chefs d'unité a foncé à droite et a reçu 7 éclats. J'étais à 5 métrés derrière eux et pas une seule égratignure. Dans mon dos, se trouvait Roman Kasatonov qui a reçu une balle à bout portant. Il est mort sur le champ. Et moi, j'ai vu devant moi une sorte de nuage d'un blanc immaculé. Derrière ce nuage, trois feux clignotaient sans bruit : un plus grand, c'était une mitrailleuse à main, et deux autres plus petits, c'était des fusils automatiques. Je n'entendais pas les coups de feu, mais je comprenais qu'on tirait sur moi. Je suis tombé en arrière en écartant les jambes pour prendre un appui, et j'ai tiré des courtes série de deux-trois balles en riposte. Ensuite, j'ai roulé dans la classe.

- C'était quel genre de nuage ?

- Je l'ai décrit à une vieille voyante. Elle m'a dit que c'était Saint-Georges le Triomphateur qui s'est mis entre toi et les bandits et t'a protégé des balles et des éclats avec son corps. Je lui demande : pourquoi alors mes camarades ont été blessé dans les jambes, pourquoi Roman a été tué derrière moi. Et la voyante m'a montré sur elle où la cape de Saint-Georges se terminait. Mais les miracles ne se sont pas arrêtés à cela. Peu de temps après, nous avons aperçu un homme qui courrait sur nous. Nous lui avons crié, mais il ne s'est pas arrêté. Nous avons dû tirer au but. Dès qu'il est tombé, il a explosé. C'était une « bombe vivante ».

Si un seul otage se fait tuer, l'opération n'est pas considérée comme réussie

- Si le gaz n'avait pas été utilisé au théâtre de Doubrovka, il y aurait eu le même genre de combat ?

- Là-bas, cela aurait été plus terrible. On nous a même interdit d'utiliser les grenades pendant l'assaut. Il y avait une telle quantité d'explosifs, que nous aurions eu un cratère à la place du théâtre et les immeubles voisins auraient été endommagés.

- Sur la photo du groupe de ceux qui ont été décorés, vous êtes à côté de Poutine. Il vous a dit quelque chose ?

- Il m'a simplement remercié moi et mes camarades pour de bons et loyaux services. Et nous avons fait une photo ensemble pour le souvenir.

- Et les otages ?

- Je me souviens comment les passagers libérés de l'avion à Tbilissi nous embrassaient encore en 1983. C'était sincère. Nous ne nous attendions pas à ce genre de choses à Doubrovka. Il y a eu trop de victimes. Or, on nous a appris que si pendant l'assaut, même un seul otage se fait tuer, nous n'avons tout simplement pas le droit de considérer une telle opération comme réussie.

Note de Kp.ru

Vitali Démidkine est une légende vivante des forces spéciales russes. Il a commencé sa carrière comme ambulancier avant de faire son service militaire. Ensuite, il a fait l'école du KGB qui lui a permis d'intégrer l'unité spéciale de lutte anti-terroriste « Alpha ». Sa première mission a été la libération des otages à l’aéroport de Tbilissi. Il a capturé 8 espions, participé aux opérations spéciales en Afghanistan, Tchétchénie, Boudenovsk, « Nord-Ost », la libération des enfants à Beslan. Pour l'assaut du théâtre de Doubrovka, il a été décoré de l'Ordre du Mérite pour la Patrie et pour Beslan, il a reçu l'Ordre du Courage .

Traduit du russe par Svetlana Kissileva

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