(PHOTOS) L’école de Sakhanka. La colombe face à l’obus

 
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9 juin
13:57

(PHOTOS) L’école de Sakhanka. La colombe face à l’obus

La première fois, nous étions venus au village de Sakhanka avec Estelle et Emmanuel Leroy, fondateurs de l’association humanitaire « Urgence enfants du Donbass » et le groupe de bénévoles d'Andreï Lyssenko. C’était pour aider les enfants et les civils grâce aux dons de simples Français qui ne sont pas restés indifférents au sort du peuple du Donbass, victime des aléas et des privations de la guerre depuis maintenant plus de cinq ans. Aujourd’hui, le littoral de la mer d’Azov, en RPD, ce ne sont pas uniquement les vacances au soleil sur des plages dorées. C’est par là que passe la ligne de front sud de la République. Le pilonnage des FAU y est constant, il s’est même intensifié depuis l’arrivée au pouvoir en Ukraine du nouveau Président, Vladimir Zelensky. Les premiers à en souffrir sont les populations civiles du Donbass. En plein centre de Donetsk, on a tendance à oublier la guerre tellement la vie y est intense. Pourtant, la faucheuse guette. Les obus explosent sur la ligne de démarcation tracée par les accords de Minsk. Les gens continuent à se faire tuer.

Comme le 10 mai est jour férié, – il est pris entre le Jour de la Victoire et le Jour de la Proclamation de la RPD –  nous n’avons pas pu rencontrer les enfants. Ainsi, après avoir discuté avec la jeune et charmante directrice de l’école de Sakhanka, Oksana Samarskaïan, nous nous sommes bornés à lui transmettre des colis humanitaires.

Mais sans les photos d’élèves, le reportage aurait été incomplet. Voilà pourquoi, lorsque j’ai appris qu’Andreï Lyssenko devait retourner à Sakhanka avec cette fois-ci un reporter italien, Vittorio Rangeloni, qui vit et travaille à Donetsk, et le journaliste Vtaly Laibine du « Reporter russe », j’ai immédiatement saisi l’occasion et me suis jointe à leur groupe.

La route principale qui mène à Novoazovsk a été plus ou moins refaite après les combats qui s’étaient déroulés ici en 2014. Cependant, dès que nous tournons en direction du village de Bézymennoïé, notre voiture se met à cahoter sur les ornières laissées ici par les explosions ou le passage des blindés. Pour atteindre Sakhanka, nous devons emprunter, pour des raisons de sécurité, la route qui traverse les champs. Ici, l’air sent la guerre. Ce n’est ni quelque chose d’éphémère, ni une figure de style. La guerre se manifeste à travers des choses bien réelles et tangibles : l’armature d’un KAMAZ brûlé, une pancarte improvisée plantée en bordure de champ et sur laquelle on peut  lire : « Terrain miné ».  

Le Réel acquiert une deuxième dimension et cette impression ne nous quitte plus la guerre contrastant en permanence avec le paysage. Sakhanka est noyée dans les fleurs lesquelles sont omniprésentes: sur les parterres plus ou moins bien entretenus devant les maisons, en terrain vague, dans tous les coins et recoins.

Pendant nos deux visites, il n’y a pas eu de bombardements. Les couleurs flamboyantes du début de l’été et un silence tintant entrecoupé de trilles atténuaient la sensation du danger. Mais nos compagnons expérimentés nous appellaient sans cesse à la prudence. Il fallait avancer le long des murs, éviter les espaces ouverts car les positions ukrainiennes sont à moins d’un kilomètre. Ici, elles sont tenues par le régiment néo-nazi « Azov » qui occupe l’éminence sur laquelle donnent les fenêtres de l’école de Sakhanka. De jour en jour, les enfants collent sur chaque vitre des colombes en papier : ce symbole fut inventé par Pablo Picasso pour le Congrès mondial des partisans de la paix qui s’est tenu à Paris, en 1949. C’est à croire que leurs feuilles d’olivier et leurs ailes déployées pourraient les protéger des obus des néonazis.

Le bâtiment de l’école date de 1954. Pendant les bombardements, ses murs épais et sa cave fortifiée ont souvent sauvé la vie des élèves et des habitants du village. Une fois de plus, le Réel engendre son double : les voeux d’anniversaire affichés sur les murs contrastent avec la flèche indiquant l’entrée de l’abri au-dessus duquel, les colombes de la paix déploient aussi leurs ailes.

Un petit chien tourne autour des professeurs réunis dans le hall. Ce brave compagnon est la mascotte de l’école. Il sent les bombardements bien avant que les obus ne se mettent à tomber et signale par ses aboiements qu’il faut descendre dans la cave.

Les murs du bâtiment sont criblés d’impacts et, à gauche de l’entrée, on aperçoit un cratère d’obus. Dans le musée scolaireun char en carton, fabriqué à l’occasion du Jour de la Victoire,  estampillé d’une étoile rouge et portant l’inscription d’« Hitler kaput » domine aux côtés des obus que cette nouvelle guerre a largué. 

« L’armée ukrainienne a bombardé l’école à plusieurs reprises », nous confie la directrice, Oksana Victorovna. Après le bombardement le plus violent, celui d’avril 2015, personne ne croyait que l’école pourrait être reconstruite et que les enfants y poursuivraient leur scolarité. Mais grâce au chef de l’administration de Novoazovsk, Oleg Morgoun, et surtout grâce aux habitants du village qui ont tous mis la main à la pâte, les travaux ont été finalisés en décembre 2015. Chacun a fait ce qu’il pouvait : certains ont rebouché les trous ou évacué les décombres, d’autres ont découpé et posé les vitres, d’autres encore ont remis la toiture. C’est la Croix Rouge Internationale qui a fourni les matériaux. Depuis, l’école a été touchée plusieurs fois encore, surtout la salle de sport qui se trouve dans la partie ouest du bâtiment.

L’école est au centre de la vie du village. C’est ici que sont célébrées toutes les fêtes : le Nouvel An, le 8 mars, la fête la plus honorée de la région, celle du Jour de la Victoire que l’on prépare dès le mois de janvier. Le village tout entier se réunit à l’école pour les célébrations. Le directeur du club patriotique, Sergueïe Nikolaïevitch, est une nature artistique. Il joue de nombreux instruments et chante bien. Nos élèves et nos enseignants forment une véritable famille. Nous aimons les enfants qui, je l’espère, nous rendent la pareille ». Sur ce, Oksana Victorovna termine son récit.

Aujourd’hui, à Sakhanka comme dans les deux villages voisins, Léninskoïe et Dzerjinskoïe, vingt-huit enfants, tous âges confondus, fréquentent l’école. Sept d’entre eux passent leur BAC cette année. Justement, lorsque nous sommes arrivés, les épreuves écrites battaient leur plein : à Donetsk, l’année scolaire est terminée depuis une semaine, mais ici, il a fallu rattraper les cours annulés à cause des pilonnages. Nous n’avons pas pu discuter longuement avec les enfants, car ils étaient fatigués. Les cadeaux et les kits de fournitures scolaires livrés par Vittorio sont restés dans les cartons jusqu’à la rentrée. Le temps de prendre quelques photos, les enfants rentrent chez eux tandis que nous partons distribuer des paniers alimentaires aux habitants les plus démunis du village.  

Reportage et photos de Svetlana Kissileva

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