Scandale aux élections à Vladivostok: la Russie à l'épreuve de la normalisation de son système politique

 
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17 septembre
21:40

Scandale aux élections à Vladivostok: la Russie à l'épreuve de la normalisation de son système politique

Ce qui s'est passé hier au deuxième tour des élections du Gouverneur dans la région du Primorié (Vladivostok) rappelle les heures sombres d'une vie politique russe que l'on pensait définitivement dépassée: des manipulations grossières effectuées en urgence pour sauver, contre toute attente, le candidat de Russie Unie Tarassenko, porté à bout de bras par le Président envoyé encore une fois en première ligne. Le candidat communiste Ichenko, qui avait 8% d'avance à 75% du décompte des voix et restait devant à 99% se voit dépassé de 0,5% au petit matin après ce qui a ressemblé à une opération spéciale électorale en pleine nuit. La Russie est face à un choix existentiel: laisser de l'oxygène à une vie politique débutante et donc accepter de perdre le monopole ou préserver ce monopole pour imposer une politique socio-économique impopulaire, prenant alors le risque de véritables soulèvements populaires, à côté desquels 2011 semblera avoir été un jeu d'enfant.

Le scandale des élections à Vladivostok

Ce qui s'est passé cette nuit à Vladivostok est une honte. Deux candidats se partagent les voix des électeurs. D'un côté, le candidat Russie Unie (RU), Tarassenko, mis en place par le Président russe, avec toute le soutien médiatique, financier pour la région et technologique du Parti que cela implique. Malgré cela, il ne remporte pas l'élection au premier tour, ne dépasse pas les 46,56% et est suivi du candidat communiste (PC), Ichenko, à 26,63%. Avec une telle différence, le deuxième tour semble n'est qu'une formalité, d'autant plus que le délai entre les deux tours est réduit de deux à une semaine, ce qui permet de limiter au maximum la campagne électorale entre les deux tours et, surtout, certainement hasard du calendrier, fait coïncider cette "formalité" électorale avec le Forum économique de Vladivostok, où Poutine prend part avec les chefs d'Etat étrangers, avec des annonces de coopération "fabuleuse" avec le géant de la vente à distance chinois.

Or, les habitants de la région ont décidé de s'exprimer. A 75% du décompte des bulletins de vote, panique à bord, le candidat communiste conforte son avancée et domine la course avec rien moins que 8% des voix. Les jeux semblent faits. Et Russie Unie, malgré le Forum économique, malgré la présence du Président systématiquement envoyé en première ligne ces derniers temps, malgré les "contrats fabuleux", va perdre la région, c'est certain pour tout le monde. Mais miracle, au matin, Tarassenko gagne avec ... 0,5% d'avance. 

Le responsable de la commission électorale centrale pour la région explique ce miracle de deux manières. Tout d'abord, certains protocoles de vote ont été déposés dans le système électronique avec du retard, or ils étaient largement en faveur du candidat de la majorité présidentielle. Tous. Ensuite, les premiers résultats sont ceux de la ville de Vladivostok, dont le vote est traditionnellement contestataire, dans les villages autour les gens sont plus favorables à Russie Unie.

Et, en effet, certains chiffres des protocoles introduits avec "retard" dans le système électronique de décompte laissent songeur: dans 6 arrondissements électoraux, le candidat Russie Unie fait ... 100% des voix. Ce qui est objectivement assez difficile à concevoir ... Dans d'autres, les communistes accusent de falsifications en faveur du candidat Tarassenko à raison de 900 à 2000 voix, selon les arrondissements, en urgence, pour rattraper le retard.

Alors que la presse publie le soir des "sources anonymes" à Russie Unie reconnaissant cette défaite, que des opposants du 1er tour félicitent le candidat communiste avec sa victoire, alors que le candidat communiste lui-même, sûr ces chiffres et de l'honnêteté des opérations électorales, annonce fièrement et avec retenue, le soir même, sa victoire certaine, alors que la voie semble libre, après 3h du matin, la courbe s'inverse. 

A 95% des résultats, il reste encore devant: 51,6% (PC) contre 45,8% (RU). En fait, Ichenko, le candidat PC, reste en tête jusqu'à 99% du décompte - et tout bascule. A 98,77%, Tarassenko est toujours devancé : 47,61% contre 49,91% avec une différence de 11 294 voix, ce qui n'est pas rien les données des grandes villes ayant déjà été comptabilisées. Pourtant, à 99,03% du décompte le miracle a lieu et le candidat Russie Unie passe devant avec 13 500 voix de plus et deuxième miracle: le nombre des voix pour Ichenko ... a baissé. Ce qui techniquement est impossible. Pour preuve, ces deux saisies d'écran à 98,77% et 99,03% du décompte, soulignés en rouge les résultats du candidat communiste Ichenko:

Ainsi, le Parti communiste accuse de falsification des résultats plusieurs bureaux de vote, ce qui explique le retard avec lequel les protocoles ont été introduits dans le système électronique et la remontée improbable du candidat de la majorité présidentielle. Comme le révèle la presse locale, dans certains bureaux de vote, les responsables locaux refusent de montrer le protocole définitif aux représentants du Parti communiste, les observateurs du candidat Ichenko estiment que dans 10 bureaux de vote les résultats ont été falsifiés même après avoir été introduits dans le système, ce qui laisse des traces, puisqu'ils n'ont pas signé les décisions de modification des résultats. Dans d'autres encore bureaux de vote, les observateurs du candidat communiste n'ont pas pu rester jusqu'à la fin du décompte des bulletins.

Tout cela laisse un goût amer dans la bouche. L'impression d'une profonde régression. Peu importe la volonté populaire, certaines défaites ne seraient pas possibles. Plusieurs questions doivent absolument être abordées.

Savoir perdre pour pouvoir gagner

La question des élites politiques se pose en premier. Tout d'abord, soulignons que le directeur de campagne du candidat Russie Unie Tarassenko est Poutchkov, l'ancien ministre des Situations d'urgence, qui n'a pas récupéré son ministère après les élections présidentielles suite au scandale révélé de sa gestion désastreuse - et pas très claire (voir notre article ici). Donc cet individu qui a tenté de totalement déstructurer ce ministère se retrouve à la tête de la campagne du candidat porté par le Président. Un choix quel que peu étonnant.Ou révélateur?

Ensuite, se pose la question des élites locales. Il est évident qu'elles n'ont voulu qu'une chose: sauver leur peau. Peu importe comment. C'est le candidat du Président, directement mis en place par lui, il y a eu ce Forum juste au moment des élections, ces supers contrats avec le géant de l'économie virtuelle chinoise et cette population qui n'est pas fichue de soutenir le "bon candidat". Or tout semblait tellement facile, une intervention présidentielle et c'est gagné. Et les chiffres insistent, le communiste est en avant. Il faut faire quelque chose. C'est inacceptable, ces pseudo-élites n'ont rien à faire dans un système qui n'est pas féodal.

Le problème est cette incapacité de perdreDoublée de cette manie de faire entrer le Président par toutes les portes et de lui faire porter toutes les responsabilités. Quel était le besoin de surmédiatiser ces poignées de main, de faire coïncider avec le Forum de Vladivostok? Pourquoi forcer la main aux gens? 

Car finalement, la population envoie un très bon signal, sain. L'intervention présidentielle n'est plus suffisante pour gagner, nous sommes majeurs politiquement et choisissons-nous-même, pas comme des enfants suivant le Père de la Nation. Ce que l'on ne peut pas dire des "élites" locales, qui ont besoin de grandir - ou de partir.

Maintenant la balle est renvoyée au Centre, en la personne de la présidente de la Commission centrale électorale, Pamfilova, qui a déclaré ne pas annoncer tout de suite les résultats, avant d'avoir fait le point sur ces recours et envoyer une commission enquêter. Faut-il annuler partiellement ou totalement les élections? Peut-on déclarer Tarassenko victorieux? Elle veut d'abord faire le jour et demande aux communistes d'apporter des preuves des falsifications, puisque les observateurs non communistes sur place n'ont rien signalé. En réponse, les membres de l'équipe de campagne du candidat de la majorité présidentielle n'ont rien trouvé de mieux, ou rien trouvé d'autre, que d'accuser le candidat communiste ... d'avoir acheté des voix.

C'est un moment central pour le système politique russe. Une énergie saine émerge de la population, encore faible mais existante. Le Centre a la possibilité soit d'écraser cette vie politique naissante, soit de la soutenir. Soit, ils perdent une région et renforcent l'Etat, la légitimité de tout le système politique et donnent des bases saines pour les prochaines élections présidentielles, qui seront cruciales pour le pays. Soit le choix est fait de garder envers et contre tout la main sur la totalité du champ politique, le détruisant par principe, gardant la région et risquant de provoquer des mouvements populaires qui pourraient faire regretter le jeu d'enfant que fut Bolotnaya en comparaison à ce qui peut se préparer. Car le signal politique envoyé par ce vote est fort: les gens contestent la politique néolibérale et virtuelle qui se met en place, tant que le plan social, que politique avec cette technologie de nomination/confirmation des Gouverneurs.

Au minimum deux leçons doivent être tirées. Un espace doit absolument être laissé pour une vision alternative de la politique intérieure, qui n'entraîne pas, comme le fait l'opposition radicale de Navalny et des autres, une contestation de la souveraineté de la Russie. Sinon, c'est justement leur laisser occuper l'espace. Et il faut mettre un terme à cette manie de venir se cacher derrière le Président pour tout évènement politique, comme des gamins viennent se réfugier dans les jupes de leur mère, regardant les autres en leur disant: viens me chercher si tu oses. Ainsi, une politique plus mature, sur le fond et la forme, serait à propos.

PS: En attendant, des manifestations se préparent à Vladivostok. En direct ici:

 

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