Sobianine et les 15 millions de russes inutiles ou lorsque les politiques ne peuvent dépasser leurs complexes

 
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1 décembre
14:17

Sobianine et les 15 millions de russes inutiles ou lorsque les politiques ne peuvent dépasser leurs complexes

Le 26 novembre, lors du Forum organisé par Koudrine, le gourou néolibéral de la Russie postmoderne, le maire de Moscou, Sobianine, devenu connu en Occident pour son gigantesque programme de destruction d'immeubles à Moscou portant le nom de "Rénovation", annonce tranquillement que, d'une certaine manière, en Russie aujourd'hui 15 millions de personnes vivant dans les villages sont inutiles. Le silence de la classe politique suite à cette déclaration laisse songeur, surtout en période pré-électorale.

Les Forums organisés par Koudrine sont toujours l'occasion de mettre en avant les mécanismes de l'idéologie néolibérale en Russie, luttant contre le renforcement de l'Etat sur tous les fronts par ses différents "Open" que ce soit police ou justice, jusqu'à l'organisation du territoire. C'est ce sujet qui était alors à l'ordre du jour de ce 26 novembre 2017, "L'avenir de l'économie du pays: le rôle des agglomérations".

Evidemment, le maire de Moscou a été invité à la sauterie, évidemment il a pu laisser aller son naturel. Dans la mesure où la vie personnelle d'un individu va largement conditionner ensuite sa vision du monde, il est ici important de rappeler que Sergueï Sobianine est justement né dans un village, par ailleurs assez reculé, celui de Niaksimvol, situé dans le district autonome des Khanty-Mansis, en Sibérie de l'Ouest.

Et voici ce qu'il déclare, justement sur les gens qui habitent dans les villages russes:

Sobianine déclare ainsi qu'en Russie vivent 15 millions de personnes, d'une certaine manière, inutiles dans les villages de Russie:

"Nous avons dans les villages aujourd'hui une population d'environ 15 millions de personnes qui sont inutiles, qui pour la production agricole au regard des nouvelles technologies de production ne sont pas nécessaires. Ce sont soit des fonctionnaires, soit des travailleurs sociaux ou que sais-je encore."

Sobianine a certainement oublié que s'il est arrivé à Moscou, c'est parce que l'URSS avait une politique de développement de ses territoires qui a permis, dans le petit village de Sibérie occidentale de voir naître le futur Maître de Moscou. Il y avait un accès à la médecine, à l'école, des fonctionnaires s'occupaient des formalités administratives, des policiers faisaient régner l'ordre, des gens travaillaient la terre. Tout ce tissu social essentiel au développement réel du pays, surtout d'un pays dont le territoire est aussi étendu, a permis à Sobianine de devenir ce qu'il est. Manifestement, il y a eu des ratés, mais un système étatique ne peut être responsable des complexes de chacun de ses habitants.

Cette idée des gens inutiles a manifestement beaucoup plue à Koudrine, qui allant toujours plus loin (rappelons qu'il est en charge de la préparation du programme de développement économique de la Russie) propose lui de mettre fin aux barrières administratives afin de permettre le développement des agglomérations et le renforcement des Sujets de la Fédération au détriment du Centre. Bref, désertifier les terres et rompre les ponts. Je cite:

"Annonçons que les 20 prochaines années seront une période d'expérimentation. Voyons ce qui en ressortira alors"

Cynisme ou irresponsabilité? Voyons ce qui en ressortira, Dieu reconnaîtra les siens. En 20 ans, la désertification peut être fatale au pays, notamment sur le plan géopolitique, avec un voisin comme la Chine. En 20 ans, les dégâts commis seront irréparables. C'est à se demander si tel n'est pas le but - intermédiaire.

Ce qui est le plus surprenant, car finalement ce discours est normal dans la bouche d'individus comme Koudrine, dont le snobisme cache difficilement le défaut d'une réflexion réelle,  c'est le silence qui a suivi les paroles de Sobianine. A l'exception notable d'un texte parut dans le pourtant très libéral Vedomosti du 29 novembre à la page des commentaires, intitulé "15 millions d'hommes". 

Car finalement, Sobianine va totalement à l'encontre de la politique présidentielle de développement des régions, de repeuplement des terres, politique que le Président Poutine est obligé de défendre becs et ongles face à des gouverneurs et des ministres peu enclins à s'abaisser à s'occuper d'une population si ... arriérée? ... L'on y retrouve, dans leur attitude, dans celle de Sobianine aussi, tout le mépris satisfait de lui-même qu'exprime l'opposition radicale.

Le silence qui a entouré les paroles de Sobianine, membre de Edinaya Rossiya oblige à poser deux questions.

Le silence vaut-il acceptation? Est-ce à dire que ce mépris pour la population est largement partagé par la classe politique, qui ne comprend ni la nécessité, ni l'urgence à développer les territoires non urbains, qui sont l'âme et la ressource du pays? Sans même parler de l'opposition dans ce cas à la politique présidentielle ...

Sobianine est-il passé dans l'opposition? La question en devient brûlante. Surtout après son grand programme de "Renovation" qui n'est pas passé sans faire des dégâts politiques et dont la technologie politique déconstructive est flagrante (voir notre texte ici), qui a d'ailleurs été dénommé "Révolution de béton" en Occident et dont la méthode a été fortement décriée. Il faut rappeler que les bons résultats de l'opposition libérale à Moscou doivent plus à Sobianine qu'à la faculté des partis de droite de fédérer un électorat. Donc la question se pose. Surtout avant les présidentielles de 2018. Sobianine va-t-il répéter son exploit? En tout cas, il est bien parti.

Reste finalement encore une possibilité, la plus simple et finalement la plus évidente. Chaque individu atteint à un moment donné son seuil de compétences, est confronté à ses propres complexes. Ayant débuté avec de véritables améliorations pour la vie des Moscovites, notamment en ce qui concerne la régulation des embouteillages, la restriction de la publicité ou la démolition des kiosques sauvages, la machine semble s'être emballée pour transformer Moscou en Abou Dabi du Nord. Un rêve futuriste, une ville sans âme et sans rides, perdant petit à petit son visage et, malheureusement, son charme. Comme le maire de Moscou l'a déjà affirmé pour justifier la 'Rénovation", "les gens ne doivent pas être prisonniers de la culture". Il semblerait qu'il s'en soit un peu trop affranchi. 

Karine Bechet-Golovko

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